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L’Eternel Retour du même – Nietzsche

18 déc

NietzscheS’il est une idée nitzschéenne ressasséee, reprise, et malheureusement souvent déformée, c’est bien ce thème : l’Eternel Retour du même. Déformation la plus courante : oublier « du même » dans cette idée. Voyons donc ce qui se cache, si vous l’ignoriez encore, derrière « l’Eternel Retour du même« . Quoi de mieux, pour cela, que de se pencher sur les textes de Nietzsche lui-même. Cette thèse est à mes yeux l’une des plus précieuses que l’on puisse trouver dans la philosophie et, dans tous les cas, le coeur de la pensée de Nietzsche.

Nietzsche exprime principalement à deux endroits de son oeuvre cette thèse. La formulation la plus connue sans doute apparait au sein du Gai Savoir (1882), dans l’aphorisme 341 (en entier) : « le poids le plus lourd ». L’autre occurrence la plus fameuse de cette thèse se trouve dans Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885) dans « Le convalescent ».

L’Eternel Retour du même sous forme d’une expérience de pensée

Nietzsche expose sous forme conditionnelle, sous forme d’expérience de pensée sa théorie :

« Que dirais-tu si un jour, si une nuit , un démon se glissait jusque dans ta solitude la plus reculée et te dise : « Cette vie telle que tu l’as vécue, tu devras la vivre encore une fois et d’innombrables fois ; et il n’y aura rien de nouveau en elle, si ce n’est que chaque douleur et chaque plaisir, chaque pensée et chaque gémissement et tout ce qu’il y a d’indiciblement petit et grand dans ta vie devront revenir pour toi, et le tout dans le même ordre et la même succession [...]. L’éternel sablier de l’existence ne cesse d’être renversé à nouveau – et toi avec lui, ô grain de poussière de la poussière ! » – Le Gai Savoir (aphorisme 341).

Nietzsche nous propose ici d’examiner une épreuve qui consiste dans la répétition cyclique ad vitam æternam de tous les évènements (physiques et psychiques) de notre existence, de la vie et du monde en général. Le but de cette expérience imaginaire est de savoir quelle serait notre réaction face à cette épreuve. Deux comportements sont envisageables : prendre cette annonce du Retour Eternel du même comme une malédiction, une terrible nouvelle, un fardeau ; recevoir, au contraire, avec joie cette nouvelle et accepter pleinement cet Eternel Retour du même.

L’Eternel Retour du même : volonté et éthique

Cette question du Retour Eternel du même est LA question morale dans la philosophie nitzschéenne : l’élévation de l’homme vers le surhomme est étroitement liée à l’attitude adoptée par rapport à cette expérience. Selon Nietsche, il faut pleinement accepter la vie, ses évènements, qu’ils soient agréables ou désagréables et, finalement, sa position dans le monde. La philosophie de l’Eternel Retour du même, c’est être capable d’accepter la vie telle qu’on la vit, ne pas nourrir de rancoeur, de déception, de ressentiment, et être capable d’accepter que ce que l’on vit puisse se répéter éternellement. Sans vouloir faire de ponts anachroniques, on peut observer quelques similarités (en restant grossier) avec la psychanalyse qui cherche à défaire l’homme des traces gardées par l’inconscient d’évènements traumatisants refoulés.

Si je fais sans cesse des choses que je regrette, que je n’accepte pas au fond de moi, je ne suis pas sur la voie de l’épanouissement. Finalement, Nietzsche nous invite ici à nous questionner sur le sens et la valeur de nos actes, sur nos idées et affects que nous avons par rapport à ce que nous vivons. L’Eternel Retour du même consiste à prêcher l’acceptation de la vie, dans son inévitable parcours tortueux. Et si finalement, je devenais capable de revivre ou plus précisément de vouloir revivre tous ces événements traumatisants de ma vie, au même titre que mes plus grandes joies : cette disparition tragique de l’être tant aimé, ces égarements de jeunesse dans l’oubli et la fuite de soi, ces « erreurs » de parcours… ?

Nitzsche, en fin de compte, nous invite à mettre cette question au coeur de nos vie, à lui donner toute son importance pour nous élever à une vie plus riche, plus accomplie :

« Si cette question exerçait sur toi son empire, elle te transformerait, faisant de toi, tel que tu es, un autre, te broyant peut-être : la question posée à propos de tout et de chaque chose : « voudrais-tu ceci encore une fois et d’innombrables fois ? » pèserait comme le poids le plus lourd sur ton agir ! Ou bien ne te faudrait-il pas témoigner de bienveillance envers toi-même et la vie, pour ne désirer plus rien que cette dernière, éternelle confirmation, cette dernière, éternelle sanction !« .- Le Gai Savoir (aphorisme 341).

Face à l’hypothèse du Retour Eternel du Même, il dépend de nous d’y voir une libération et de vivre plus pleinement, d’atteindre un plus haut degré de sentiment de notre puissance ou de vivre dans le regret et d’y voir un éternel fardeau. Ce changement éventuel d’attitude par rapport à notre vie vaut aussi bien pour le passé (accepter ce que l’on a vécu, y compris le moins agréable) que pour le présent et, bien sûr, le futur. L’Eternel Retour du même sert ainsi à la formulation d’un principe de vie, d’une règle morale : il faut vouloir que tout événement vécu se reproduise indéfiniment et accepter avec joie cette répétition infinie. L’Eternel Retour du même constitue ainsi l’expérience éthique par excellence. Le philosophe acquiesce pleinement à cela.

Finalement, il faut s’accepter, avec tous ses désirs, ses pulsions, ses bassesses, accepter l’humain dans sa médiocrité, accepter les « coups bas » de la vie car, autre thèse essentielle, « ce qu’il y a de pire en l’homme est nécessaire pour ce qu’il y a en lui de meilleur« (idem) . On retrouve à peu de choses près la célèbre formule selon laquelle ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort…

L’Eternel Retour du même : vision ontologique

Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche expose cette théorie d’une manière plus ontologique, au sens d’une théorie sur ce qu’est, au fond, le monde. Pour appuyer cette interprétation, il suffira de noter que Nietzsche fait ici intervenir les animaux, qui ne pensent pas et n’utilisent pas le langage. Cette théorie est donc une ontologie : elle prétend dire ce qu’est le monde en lui-même et non s’arrêter au statut de simple discours sur le monde, parmi d’autres discours possibles.

« toutes les choses dansent d’elles-mêmes : tout vient et se tend la main et rit et s’enfuie, et revient.

Tout s’en va, tout revient ; éternellement roule la roue de l’être. Tout meurt, tout refleurit, éternellement se déroule l’année de l’être.

Tout se brise, tout est assemblé de nouveau, éternellement se bâtit la même maison de l’être. Tout se sépare, tout se retrouve ; éternellement l’anneau de l’être reste fidèle à lui-même.

A chaque bref instant commence l’être, autour de chaque ici roule la sphère là-bas. Le milieu est partout. Le chemin de l’éternité est courbe. » - Ainsi parlait Zarathoustra, Le convalescent

On voit ici la thèse de l’Eternel Retour du même prendre la forme de la roue, cercle ou de l’anneau, image la plus proche de la vie et de son éternel recommencement pour Nietzsche. On peut également noter que Nietzsche récuse toute idée de but, de finalité de la vie et du monde, ou de cause unique. Pas d’unité (à part l’Eternel Retour du même) : la multiplicité règne partout.

Cette théorie ontologique s’oppose par excellence aux croyances d’un monde de l’au-delà, d’un arrière-monde tel que celui proposé par exemple par les grandes religions. Nietzsche affirme, au passage, la mortalité de l’âme. Quoi qu’il en soit, je ne reviendrai pas pour une vie différente et nouvelle ou une vie semblable mais véritablement pour une vie identique.

Conclusion

L’Eternel Retour du même constitue la clef de voûte de la philosophie de Nietzsche. Impossible, en si peu de lignes, d’en dégager toute l’importance et d’en détailler le sens plein et les implications nombreuses.

Je reste, pour ma part, sceptique, quant à une approche ontologique de cet Eternel Retour du même. A l’inverse, au sens d’une expérience imaginaire pouvant fonder une éthique et un mode de vie, l’Eternel Retour du même est peut-être l’une des plus précieuses idées que nous a léguées Nietzsche. Ce n’est pas pour rien qu’il décrit un Zarathoustra comme, in fine, le porteur, l’annonciateur de cette nouvelle auprès des hommes.

Dans tous les cas, je ne peux que vous inviter à lire et relire tout au long de votre vie ces précieux textes de Nietzsche, si tant est que vous souhaitiez abandonner la morale des faibles !



 
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