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Nietzsche : Il faut apprendre à aimer – Le Gai Savoir

10 avr

Friedrich NietzscheS’il est un auteur qui a profondément marqué ma conception du monde, c’est bien Nietzsche. Découvert vers mes 18 ans, Le gai savoir est l’un de mes plus précieux ouvrages de philosophie. Simple de lecture en apparence, il ne s’ouvre pourtant qu’à celui qui lit et relit avec patience les aphorismes dont il est composé. L’argumentation est souvent complexe et subtile. Aujourd’hui, je vous propose de découvrir un des courts aphorismes de ce livre : « Il faut apprendre à aimer ». Ce texte défend l’idée qu’aimer une chose n’est bien souvent pas spontané, mais requiert au contraire des efforts et de la patience.

Friedrich Nietzsche - apprendre à aimer

Friedrich Nietzsche

Le point de départ de son analyse est la musique. Il faut, selon Nietzsche, apprendre à aimer une oeuvre musicale. Cet apprentissage nécessite des efforts. Nietzche distingue trois phases dans le fait de tomber amoureux d’une oeuvre de musique. Il faut tout d’abord apprendre à la discerner. Tout comme on apprend, par exemple, à percevoir des mots dans le brouhaha d’une langue au départ étrangère. Cette première étape est donc celle de l’identification et de l’analyse : concernant un morceau de musique, on découvre la mélodie, les différents moments, la composition, etc. D’abord inconnue, surprenante, étrange, l’oeuvre est petit à petit, à force d’effort, saisie, identifiée. Vient ensuite une seconde phase, que Nietzsche décrit comme étant celle de l’effort : en effet, une fois identifié, l’oeuvre doit être « supportée ». De par son étrangeté, l’oeuvre implique un effort de notre part pour être identifiée, comprise, acceptée : « ensuite, il faut de l’effort et de la bonne volonté pour la supporter, en dépit de son étrangeté, user de patience pour son regard et pour son expression, de tendresse pour ce qu’elle a de singulier ». Autrement dit, la nouveauté de l’oeuvre fait que nous ne sommes pas dans un rapport reposant : il est pénible d’être en relation avec elle, précisément parce qu’elle rompt avec ce que nous connaissons. Vient, enfin, la troisième phase : celle de la fascination. Après avoir exigé de nous de l’identifier, puis de la supporter patiemment, l’oeuvre « ne cesse pas d’exercer sur nous sa contrainte et sa fascination jusqu’à ce qu’elle ait fait de nous ses amants humbles et ravis, qui ne conçoivent de meilleure chose au monde et ne désirent plus qu’elle même, et rien qu’elle-même ». Nietzsche a décrit ici la manière dont nous arrivons à aimer une oeuvre musicale. La fascination et l’amour découle d’un travail et d’une disposition. Au passage, c’est peut-être d’ailleurs là ce qui peut aujourd’hui distinguer la musique « pré-machée » des véritables oeuvres. Aimer immédiatement un morceau ou un disque est, quelque part, toujours un peu suspect. Aimer, par exemple, des oeuvres de musique classique ou de jazz implique une éducation. Et qu’est-ce que cette dernière si ce n’est la mise en pratique des deux premières étapes décrites précédemment par Nietzsche ? C’est à ce prix seulement que nous pouvons connaître les joies des grandes oeuvres musicales. Personnellement, cette analyse décrit par excellence « mon entrée » dans la musique classique et, notamment, l’intense joie que j’ai appris à éprouver en écoutant Schubert ou Tchaïkowski. Ou, plus récemment et en ce qui concerne le jazz, Duke Ellington.

Revenons sur l’analyse de Nietzche. A partir de cette analyse préliminaire, le philosophe développe alors une généralisation. Selon lui, ce processus n’est pas seulement à l’oeuvre dans le domaine musique, mais pour tout chose que nous aimons : « c’est justement de la sorte que nous avons appris à aimer tous les objets que nous aimons maintenant ». Tout objet du monde nous est, par nature, étrange, voire étranger par rapport à nous-mêmes. Nietzsche insiste d’ailleurs sur la notion d’étrangeté. Il faut se mettre dans une certaine disposition, faire preuve de bonne volonté, éviter d’être en position de résistance et de fermeture pour que l’étrange se dévoile, se dissipe : « l’étrangeté peu à peu se dévoile et vient s’offrir à nous en tant que nouvelle et indicible beauté ». Nietzsche utilise alors une formulation tout à la fois poétique et anthropomorphique : « c’est là sa gratitude pour notre hospitalité ». Sa thèse, reformulée, est donc que tout ce que nous aimons à nécessité que nous nous placions dans un certain rapport, un rapport qui exige de nous un effort (identifier puis supporter), en ce sens que ce n’est pas une attitude naturelle. L’amour est donc initié par le sujet, et non par l’objet (bien que Nieztsche parle de gratitude de l’étrangeté). Cette position est donc à l’opposé de la thèse de Platon et du Beau comme origine de l’Eros.

L’une des conséquences de cette généralisation est que s’aimer soi-même implique précisément cette disposition à l’hospitalité. Comment ne pas penser ici au précepte « Connais toi toi-même ». Il est ici troublant de noter, à nouveau, le terme d’étrangeté, qui n’est pas sans rappeler le concept que forgera Freud quelques années plus tard : « l’inquiétante étrangeté ». M’aimer, c’est d’abord apprendre à me connaître, supporter ensuite cette vision de moi-même et la distance, par exemple, par rapport à mes représentations initiales et mes fantasmes, c’est-à-dire m’accepter tel que je suis.

De l’analyse de la fascination d’une oeuvre musicale, Nietzsche a donc élaboré une conception de l’amour, à comprendre comme un travail actif (reconnaissance puis ouverture bienveillante), qui vaut pour tout objet (y compris le sujet lui-même).


 
4 commentaires

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  1. zeisser

    14 mars 2011 à 17:24

    intéressant pour qui cherche à toucher l’universalité de l’amour en partant de quelque chose de concrte

     
  2. Schwartz

    25 août 2011 à 11:49

    Une approche très intéressante de Nietzsche. Merci beaucoup pour cette analyse !

     
  3. Pépite #14 : Soko – I thought I was an alien | Pépites musicales

    9 juin 2012 à 9:51

    [...] Il faut dire que cet album n’est pas forcément facile d’accès. Au premier abord, le souffle de voix léger, parfois déchiré et éraillé, a de quoi surprendre et déstabiliser. Comme souvent, ce qui sort de l’ordinaire demande du temps pour être accepté et, in fine, aimé (Cf. Nietzsche, Apprendre à aimer). [...]