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Ernst Cassirer et le concept de forme symbolique

25 Avr

Ernst Cassirer et le concept de forme symboliqueErnst Cassirer est un philosophe allemand néokantien de la fin XIXème – début XXème. Son apport majeur à la philosophie réside dans le concept de « forme symbolique ». Le concept de forme symbolique (in Trois essais sur le symbolique) constitue une excellente introduction à son système philosophique. Il s’agit pour Cassirer d’interroger notamment le rapport entre l’esprit et le monde, la relation intime qui relie les deux. Ce rapport, pour Cassirer, prend la forme du symbole, quel que soit le domaine spirituel interrogé : religion, art, sciences, métaphysique… Autrement dit, l’esprit élabore des symboles pour appréhender le monde.

La forme symbolique comme invariant des activités spirituelles

Lorsque l’on s’interroge sur la vie de l’esprit, nous n’avons pas à faire qu’à du mouvant, du temporel, à une forme temporelle : « quelque chose d’autre, de durable, portant en lui figure et permanence, doit se réfléchir sur l’arrière-plan mouvant de l’événement« . Quel est donc cet « invariant » que l’on retrouve dans toute activité de l’esprit ? Quel que soit l’objet animant l’esprit, une unité se dégage : « l’unité d’un domaine spirituel ne peut être ni définie ni sauvegardée à partir de l’objet, mais uniquement à partir de la fonction sur laquelle elle repose. Si l’on suit plus avant les directions que prend chacun des domaines particuliers de recherche, on se rend compte de plus en plus clairement qu’elles nous proposent un problème général : celui d’une systématique générale des formes symboliques« . L’unité de toute activité spirituelle réside donc, selon Ernst Cassirer, dans la production de formes symboliques. La fonction unifiante de l’esprit réside dans la forme symbolique.

 

 

Les formes symboliques, intermédiaires entre l’homme et le monde

Cassirer - Le concept de formes symboliques

Cassirer définit ce concept de la manière la plus générale possible comme « l’expression, par des « signes » et des « images » sensibles, de quelque chose de spirituel ; il s’agit de savoir si cette forme d’expression, en dépit de toute la variété de ses emplois possibles, repose sur un principe qui la caractérise comme un procédé fondamental, unitaire et en soi cohérent« . La mise en forme symbolique est une énergie de l’esprit : ce dernier accole une signification spirituelle à un signe sensible. Nous ne nous contentons pas de recevoir des impressions par nos sens : « un monde de signes et d’images qui se sont créés d’eux-mêmes s’avance au devant de ce que nous appelons la réalité objective des choses et s’affirme contre elle dans sa plénitude autonome et sa force originelle« . Autrement dit, l’homme n’est pas en contact direct avec le monde : le symbole lui sert d’interface dans ce rapport à ce dernier. Les symboles sont donc une médiation nécessaire, la seule possible, entre l’homme et le monde. La conscience est un flux incessant, se déroule dans le temps, mais en même temps, elle produit de la stabilité grâce aux formes symboliques. C’est là, remarque Cassirer, un étrange rapport antinomique. Dans son rapport aux choses, l’esprit génère des signes, des symboles : « L’image cesse ainsi d’être quelque chose qui est simplement reçu de l’extérieur et devient quelque chose de figuré depuis l’intérieur dans lequel règne un principe fondamental de création libre« . Dans le langage, le mythe, l’art, c’est ce travail qui est à l’oeuvre : on part de l’intuition sensible mais en lui donnant forme.

Trois niveaux de construction des formes symboliques

Dans un premier temps, « le signe commence toujours par coller le plus possible au signifié, par l’absorber pour ainsi dire en lui pour le restituer le plus précisément et complètement possible. Ainsi, plus nous remontons dans le langage, et plus il semble s’enrichir d’harmonies imitatives et de métaphores phoniques« . Signifiant et signifié sont donc tout d’abord très proche : la distance entre les deux est minime. On remarque par exemple, dans l’étude des « peuples primitifs », la pure transcription des impressions reçues en sons. On a ainsi plus de trente images sonores pour exprimer le fait de marcher, selon des nuances, des modalités différentes dans la langue éwé. Il y a ainsi un mimétisme très fort entre impression et première forme de langage. A ce premier niveau, le son est encore directement confondu avec les éléments de l’intuition sensible. On pourrait nommer ce stade le stade imitatif, onomatopéïque (concernant le langage), ou encore mimétique.

Un pas est ensuite franchi pour affranchir le signe de l’intuition sensible : on passe alors au stade analogique. « Ce n’est plus tout simplement la « chose » mais l’impression que l’on en a, médiatisée par la subjectivité, ou bien c’est une forme de l’activité du sujet qui est censée trouver sa description et une certaine « correspondance » dans le son« . Un changement de ton dans la voix peut alors par exemple exprimer une négation. Deux syllabes identiques peuvent exprimer suivant un ton différent une chose, un processus, un nom ou un verbe. Bref, dans ce stade, l’esprit commence à composer au coeur même de la signification et à s’abstraire de la « chose ».

Au niveau le plus élevé de la construction des formes symboliques, l’esprit renonce totalement à l’imitation entre signe et sensation : « la fonction de signification accède à l’autonomie pure. Moins la forme linguistique aspire encore à offrir une copie, fût-elle directe ou indirecte, du monde des objets, moins elle s’identifie avec l’être de ce monde et mieux elle accède à son rôle et son sens propre« . C’est désormais le stade de l’expression symbolique. Cette expression symbolique, écartant toute analogie avec l’objet, acquiert grâce à cette distanciation et à cette renonciation un nouveau contenu spirituel.

Cassirer analyse alors les grands domaines de l’esprit pour illustrer sa théorie ainsi formulée : mythe, religion, esthétique, connaissance…

L’esthétique et le cheminement de l’imitation au style

On retrouve par exemple dans l’esthétique ce cheminement, même si l’art n’apparaît réellement que lorsque l’artiste rompt avec les pures sensations. Cassirer s’appuie notamment sur Goethe, qui distinguait la simple imitation de la nature, la manière et le style. Au départ, l’artiste s’efforce de représenter ce qu’il a sous les yeux (stade imitatif). Ensuite, l’artiste développe une « manière » : l’esprit de l’artiste s’exprime davantage que les pures sensations qu’il retranscrit. Enfin, l’artiste peut peindre avec « style » et exprimer au plus haut niveau sa subjectivité, grâce au symbolisme artistique ». Le style est « l’expression la plus haute de l’objectivité ; mais il ne s’agit plus de la simple objectivité de l’être-là mais de l’objectivité de l’esprit artistique, et ce qui s’exprime en lui ce n’est pas la nature de l’image mais celle du processus de création, à la fois libre et soumis à une loi« .

La connaissance : vers le pur symbolisme

Au départ, la connaissance, comme perception, commence à s’orienter vers la « chose », le « réel ». Dans la philosophie sensualiste, les images (eidola) servent ainsi de lien entre objet et sujet : ce sont des particules matérielles qui quittent les choses pour pénétrer dans la conscience. Voir par exemple à ce sujet la théorie de la vision développée par Aristote ou encore Epicure. On retrouve donc ici le stade imitatif du signe, au niveau de la connaissance. Il faudra attendre l’idéalisme moderne pour rompre avec cette théorie de la connaissance, notamment avec Descartes et Kant. Pour ce dernier, par exemple, il n’est pas possible pour l’homme de connaître « la chose en soi » (noumène, par opposition au phénomène). La connaissance se recentre donc sur elle-même et rompt avec le pur sensualisme. En physique, par exemple, l’exigence que nous avons des concepts « n’est pas qu’ils copient un être-là unique et décelable par les sens, mais qu’ils demeurent réciproquement connectés de telle manière que, grâce à cette interconnexion, grâce aux séquences d’images nécessairement inhérentes à la pensée, nous puissions ordonner systématiquement et maîtriser la totalité de notre expérience« . Il suffit pour s’en convaincre de voir à quelle point nous ne pouvons plus nous représenter le monde tel que les sciences nous le décrivent. Par exemple : le big bang et l’expansion de l’univers. Comme Bachelard le défend par ailleurs, l’expérience n’est-elle pas le premier obstacle des sciences ?

Le symbole, irréductible médiation entre l’homme et le monde ?

Nous avons pu voir que l’homme, dans toute activité de l’esprit, élabore des symboles pour appréhender le monde. Dès lors, sommes nous condamnés à cette médiation ou pouvons néanmoins accéder au monde purement objectif ? Autrement dit, le symbole n’est-il pas finalement un obstacle, entre l’homme et l’objet, qu’il pourrait être tentant de dépasser afin d’accéder au monde lui-même, sans la médiation symbolique ? « Ne doit-on pas se demander s’il ne serait pas possible de franchir cette barrière pour parvenir enfin à l’Être véritable, essentiel, voilé ?« . La pure contemplation ne permet-elle pas par exemple à l’homme de saisir directement le monde ? C’est par exemple ici la question de l’intuition intellectuelle qui est posée. Si Bergson défend l’existence de ce type d’intuition, pour Cassirer, au contraire, il n’en est rien : « Même si l’on parvenait vraiment à écarter tout le caractère médiat de l’expression langagière et toutes les conditions que celui-ci nous impose, le royaume de l’intuition pure, l’indicible plénitude de la vie ne viendraient pas d’eux-mêmes à notre rencontre, mais c’est de nouveau uniquement l’étroitesse et la touffeur de la conscience sensible qui nous enserrerait […]. Notre analyse a cherché à montrer dans sa démarche que derrière chaque ensemble précis de symboles et de signes, qu’il s’agisse de signes linguistiques, mythiques, artistiques ou intellectuels, il y a toujours en même temps certaines énergies de mise en images. Se dépouiller du signe, non seulement dans l’une ou l’autre, mais dans toutes ses formes, signifierait du même coup la destruction de ces énergies« .

Il n’est donc pas possible, pour l’homme, de s’affranchir du symbole. celui-ci est en dernière analyse la définition même de la vie de l’esprit et de l’homme : l’homme est un animal symbolique, qui crée des symboles et dont l’essence est de s’affranchir de la pure sensation.

En ce qui concerne la philosophie et la métaphysique, « la vie en elle-même ne peut jamais constituer le but ou la nostalgie de la contemplation avant toute mise en forme et en dehors d’elle ; mais pour elle, la vie et la forme constituent une unité indissoluble. Car c’est d’abord par la forme et sa médiation que l’immédiateté de la vie prend la forme de l’esprit« . On l’aura compris : nul accès au monde sans formes symboliques. En philosophie, seul le concept nous permet de structurer le réel.

Conclusions personnelles

Cette vision de l’activité de l’esprit est particulièrement enrichissante. Chaque domaine de l’esprit devient ainsi une sorte d’in-formation du réel. Par les signes et les symboles, l’homme construit son monde. Bien évidemment, le « monde réel » conditionne en grande partie le symbolisme. Mais Cassirer insiste sur ce point : l’énergie de mise en images de l’homme, l’énergie du symbole est avant tout une activité libre et autonome. Art, philosophie, sciences : autant de perspectives sur le monde, basées sur un découpage symbolique différent. Les différents systèmes symboliques nous en apprennent très certainement plus sur nous-mêmes que sur le monde en soi, que sur le monde purement objectif. Dans tous les cas, il faut accepter que ce dernier nous est à jamais inaccessible : car l’homme ne peut pas saisir les choses et le monde autrement que par ses constructions symboliques. En cela, Cassirer est bien un descendant de Kant. Ce serait une illusion que de croire que la connaissance a pour but de nous représenter le plus fidèlement le monde et que le but des sciences dures, par exemple, est de représenter le plus objectivement la réalité : les symboles scientifiques ne sont qu’une médiation (parmi d’autres) pour appréhender le réel. Si l’on comprend la vérité comme l’adéquation entre la théorie et le « monde en soi », elle est tout simplement inexistante. Il faudrait sinon postuler l’existence de l’intuition intellectuelle pour combler le fossé entre l’esprit et le monde.


 
4 commentaires

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  1. Cile

    27 juin 2011 à 17:40

    Bonjour,

    L’homme serait-il un symbole pour l’homme ?

    Cile

     
  2. peyrou

    7 février 2015 à 14:25

    Soit , mais cette théorie de la mise en forme du réel par la fonction symbolique n’est-elle pas une idôlatrie de plus qui nous détournerait du désir de connaissance et de la tolérance car toute idolatrie est source de violence; je considère Bergson plus désirant de vérité que Kant que je trouve dogmatique et précurseur de tous ces ismes qui ont fait tant de mal au 20ème siècle(marxisme , structuralisme , fascisme,etc)

     
  3. admin

    1 mars 2015 à 10:58

    Je parlerai plus d’humilité : le symbolisme consiste à accepter que nous ne parvenons pas à l’essence des choses.
    Quant aux termes en -isme, ils permettent tout simplement de gagner du temps : au lieu de répéter une thèse entière avec les différents arguments, on y fait référence par un simple nom commun.
    Ex : « fondationnalisme » => théorie qui prétend que nos connaissances sont basées sur des connaissances primitives, de base, elles-mêmes évidentes et dont l’un des représentant essentiel est René Descartes.