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Le rêve selon Bergson

13 sept

Analyse du rêve chez Henri BergsonUne totale illusion ?

« Le rêve » est un court texte de Bergson tiré d’une conférence qu’il a prononcée en 1901, et que l’on peut retrouver dans Le recueil intitulé L’energie spirituelle.

Il s’agit de comprendre ce qu’est un rêve, ou plutôt comment se forme le rêve.

« Voici donc un rêve. Je vois toute sorte d’objets défiler devant moi ; aucun d’eux n’existe effectivement. Je crois aller et venir, traverser une série d’aventures, alors que je suis couché dans mon lit, bien tranquiellement. Je m’écoute parler et j’entends qu’on me répond ; pourtant je suis seul et je ne dis rien. D’où vient l’illusion ? Pourquoi perçoit-on, comme si elles étaient réellement présentes, des personnes et des choses ? ». Bref, d’emblée, Bergson met l’accent sur le caractère apparemment totalement illusoire du rêve, qu’il va ensuite s’evertuer à relativiser. Est-il ainsi vrai que le cerveau ne part de rien ? Plus précisément, part-on d’un néant perceptif pour former nos rêves ? Le rêve ne se compose-t-il pas notamment à partir de ce que nous continuons de percevoir durant notre sommeil ? « Une certaine matière sensible n’est-elle pas offerte à la vue, à l’ouïe, au toucher, etc., dans le sommeil comme dans la veille ? » En ce sens, le rêve ne serait déjà plus tout à fait une illusion…

La base perceptive

Que se passe-t-il quand on ferme les yeux ? Spontanément, on serait tenté de répondre que l’on « perçoit » un fond noir, c’est-à-dire rien. Mais si l’on fait d’avantage attention, on s’aperçoit rapidement qu’il y a une sorte de poussière lumineuse, des tâches colorées : des phosphènes. Quelle qu’en soit l’origine physiologique, l’important pour Bergson est que ce fond visuel « fournit, sans aucun doute, l’étoffe où nous taillons beaucoup de nos rêves ». Autrement dit, c’est notamment de ces premiers objets offerts à la perception que sont les phosphènes que partirait l’élaboration de nos rêves. Ainsi, le rêve se construit-il entre autre en partant de perceptions visuelles. D’ailleurs, Bergson met en avant l’idée que des lumières extérieures, cette fois, peuvent intervenir dans la mise en forme de nos rêves (une lumière allumée soudainement peut ainsi entraîner le dormeur vers un rêve d’incendie).

Mais le dormeur n’a pas que des perceptions visuelles. Le dormeur a des « bourdonnement, tintement, sifflement », qui passent le plus souvent inaperçus durant la veille, mais se détachent pendant le sommeil. Il y a donc également des sensations auditives intérieures, tout comme les phosphènes représentaient des sensations visuelles internes. Mais nous continuons par ailleurs d’entendre les bruits extérieurs, même endormi. Les bruits extérieurs sont encore perçus et servent de matériaux également au rêve : la pluie qui tombe peut servir de base dans le rêve pour former une conversation animée… etc. Bergson introduit alors une échelle d’importance : « Mais il s’en faut que les sons tiennent autant de place que les formes et les couleurs dans la plupart des songes. Les sensations visuelles prédominent : souvent même nous ne faisons que voir, alors que nous croyons également entendre ». Les images sont donc plus importantes dans le rêve que les sons. La raison pour Bergson en est que de rien le rêve ne peut rien faire. Autrement dit, si nous ne percevons pas de sons réels, nous ne rêvons pas de manière sonore. Le rêve ne construit du son qu’à partir d’une matière sonore, apportée notamment par le monde environnant.

Le dormeur perçoit également par le toucher : il continue de percevoir par le toucher une pression ou encore un contact. « Imprégnant de son influence les images qui occupent à ce moment le champ visuel, la sensation tactile pourra en modifier la forme et la signification ».Autrement dit, le rêve se forme non seulement à partir des sensations visuelles et auditives, mais également tactiles. La perception n’est pas mise au placard durant le sommeil. « Supposons que se fasse sentir le contact du corps avec la chemise ; le dormeur se rappellera qu’il est vêtu légèrement. Si justement il croyait se promener alors dans la rue, c’est dans ce très simple appareil qu’il s’offrira aux regards des passants ». Et qui n’a pas un jour rêvé qu’il volait ? Cela s’explique par le fait que les pieds ne touchent plus le sol (on est étendu). Et on a l’impression de se diriger vers tel ou tel côté en volant car on se repose sur tel ou tel côté dans son lit.

Bergson peut alors conclure : « Dans le sommeil naturel, nos sens ne sont nullement fermés aux impressions extérieures. Sans doute ils n’ont plus la même précision ; mais en revanche ils retrouvent beaucoup d’impressions « subjectives » qui passaient inaperçues pendant la veille » : les phosphènes, les bourdonnements.. etc. Bref, avec le sommeil, la perception n’est pas retrécie, et se voit même élargie en certaines directions, même si lorsque l’on dort, nous ne percevons que de manière confuse. « Ce n’en est pas moins avec de la sensation réelle que nous fabriquons du rêve ». Bergson a donc défendu la thèse que le rêve a pour matière nos perceptions. Le rêve, dans sa construction, a pour base la perception, qui n’est pas du tout éteinte lors du sommeil. Le rêve n’est pas une illusion comme on l’entend habituellement. Le dormeur perçoit, et le rêveur n’existe que par cette perception du dormeur. Mais si ces perceptions sont vagues, inderteminées, floues, comment fabrique-t’on le rêve ? Comment donne-t-on forme, comment in-forme-t-on le matériau perceptif indéterminé ?

Le rôle du souvenir

Ce qui donne une forme aux perceptions vagues du corps, ce sont nos souvenirs. Durant la vie éveillée, la vie consciente, nos souvenirs sont ceux qui sont le plus en rapport avec nos intérêts présents. Les souvenirs que nous avons, éveillés, sont ceux qui se rattachent toujours d’une façon ou d’une autre à notre action, à la situation présente. Mais derrière ces souvenirs liés à nos préoccupations présentes, et liés à notre conscience, il y en a des milliers d’autres qui n’entrent pas dans la sphère éclairée, lumineuse de la conscience, de notre attention. La thèse de Bergson est que nous conservons à chaque instant TOUT notre passé, même s’il n’est pas conscient. Bergson désignent ces souvenirs inconscients par l’expression de fantômes invisibles. Or, lorsque je m’endors, ces souvenirs ne sont plus maintenus de côtés, ils se mettent alors en mouvement. Les souvenirs qui alors prendront forme dans mon esprit de rêveur sont ceux qui sont le plus en rapport avec les perceptions du rêveur : « parmi les souvenirs-fantômes qui aspirent à se lester de couleur, de sonorité, de matérialité enfin, ceux-là seuls y réussiront qui pourront s’assimiler la poussière colorèe que j’aperçois, les bruits du dehors et du dedans que j’entends, etc.. et qui, de plus, s’harmoniseront avec l’état affectif général que mes impressions organiques composent ».

Le rêve est donc l’in-formation de nos perceptions par nos souvenirs-fantômes qui, laissés de côté durant la veille, sont libérés par l’assoupissement, au même titre que la censure, chez Freud, se relâche durant le sommeil et permet au refoulé de s’in-formé de manière dissimulée. En ce sens, Bergson démystifie le rêve : le rêve se forme de la même manière que nous percevons le monde quand nous sommes éveillés (car notre perception « réelle » elle-même repose en grande partie sur le souvenir, par exemple quand nous lisons un journal, et qu’en fait nous ne lisons pas toutes les lettres : une simple ébauche de la chose éveille en nous son souvenir qui nous guide dans la perception).

Mais si le rêve et la perception réelle sont si proches, si les mécanismes sont crosso-modo identiques, comment alors les distinguer ? En analysant le rêve et sa formation à partir de la perception et du rôle du souvenir, Bergson ne rend-il pas impossible leur distinction conceptuelle ?

« vie mentale tout entière, moins l’effort de concentration »

Rêver ne consiste pas à se fermer au monde extérieur. On l’a vu, le dormeur perçoit encore, et c’est d’ailleurs de cette perception que se forme le rêve. Par ailleurs, le rêve n’est pas dénué de logique. Le rêveur peut encore raisonner. La différence entre sommeil et veille ne passe donc pas par ces deux traits. En fait, il faut concevoir la vie éveillée comme une vie de travail, de tension simultanée de la sensation et de la mémoire, une vie de sélection continue du ou des souvenirs les plus en rapport avec la situation présente. En état de veille, nous sommes perpétuellement concentré, tendu, même quand nous n’avons pas conscience de faire un effort. La vie éveillée est une vie besogneuse pour la mémoire et la perception. Car percevoir, c’est associer la mémoire à la sensation de manière à comprendre cette sensation, ce qui suppose un trvail de sélection et d’ajustement permanent. Bref, la perception suppose un effort. Au contraire, le rêveur se détend…

Le rêveur se détache de la vie, il n’a plus les préoccupations de l’éveillé : il y a un désintéressement total du dormeur. Dormir, c’est se désintéresser. Ainsi le moi du dormeur parle-t-il au moi éveillé : « Je vais te dire ce que tu fais quand tu veilles. Tu me prends – moi, le moi des rêves, moi, la totalité de ton passé – et tu m’amènes, de contraction en contraction, à m’enfermer dans le très petit cercle que tu traces autour de ton action présente ». Quand on rêve, on ne se concentre plus sur un point précis, on cesse de vouloir. Bref, si les mêmes facultés sont bien à l’oeuvre dans le sommeil et dans la veille, il y a dans les deux cas une différence de tension : elles sont tendues chez l’éveillé, relâchées chez le dormeur. « Le rêve est la vie mentale tout entière, moins l’effort de concentration ». Bergson donne alors un exemple : « Pour qu’un aboiement de chien décroche dans notre mémoire, en passant, le souvenir d’un grondement d’assemblée, nous n’avons rien à faire. Mais pour qu’il y aille rejoindre, de préférence à tous les autres souvenirs, le souvenir d’un aboiement de chien, et pour qu’il puisse dès lors être interprété, c’est-à-dire effectivement perçu comme un aboiement, il faut un effort positif ». D’où l’instabilité des rêves (pas d’ajustement exact entre la sensation et le souvenir), l’insignifiance des souvenirs retenus… etc.


 
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  1. Dream:On, l’application iPhone qui influe sur vos rêves | Pomme qui brille

    12 avril 2012 à 22:36

    [...] A titre d’information, sachez que cela rejoint la théorie du philosophe français Henri BERGSON qui concevait le rêve comme se formant à partir des sensations du dormeur. Pour lui, par exemple, le bruit de la pluie dans la vraie vie » peut entraîner une conversation animée au sein du rêve. Pour en découvrir plus sur cette intéressante théorie, jevous renvoie vers cet excellent site de philosophie : http://djaphil.fr. [...]